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Le cancer en BD! Interview de la réalisatrice et illustratrice Anna Faroqhi

Anna Faroqhi est réalisatrice, illustratrice et écrivaine. Elle a étudié le chant, les mathématiques et la réalisation cinématographique. A 44 ans, elle est diagnostiquée d’un cancer de l’ovaire. Dans sa bande dessinée intitulée « Krebs Kung Fu » (« Cancer Kung Fu ») Anna Faroqhi esquisse, à travers des images renversantes, la vie avec la maladie.

Oncovia : Parlez-nous un peu de vous et de votre parcours.

Je suis réalisatrice et auteure de bandes dessinées, j’habite à Berlin. Je collabore souvent avec mon mari, Haim Peretz, qui est aussi mon partenaire professionnel. Ensemble, nous réalisons des documentaires ou des films d’essai, nous créons et organisons des expositions, nous enseignons aux élèves des différentes écoles berlinoises et institutions culturelles comment réaliser un film. A l’école supérieure de musique « Hanns Eisler » nous dirigeons également le studio vidéo. Nous transmettons notre savoir aux étudiants concernant la mise en scène d’opéra et de chant. J’ai étudié le chant, les mathématiques et le cinéma et je suis très reconnaissante de pouvoir combiner ces trois disciplines.

En ce moment, mon mari et moi travaillons sur un projet de film et d’exposition pour lesquel nous recensons les histoires de réfugiés devant fuir leur pays.  Grâce à ce projet nous avons fait la connaissance de personnes impressionnantes.

Oncovia : Vous êtes auteure, réalisatrice et dessinatrice et à 44 ans vous avez appris que vous étiez touchée par un cancer de l’ovaire. D’où tirez-vous votre force pour poursuivre tous vos projets ?

Là aussi j’ai eu de la chance. Ce qui m’a vraiment aidé après le diagnostic et pendant les traitements, c’est l’amour de ma famille et le fait de me concentrer sur moi-même. J’ai aussi beaucoup observé et posé plein de questions. Les discussions avec mes amis et ma famille, mais aussi avec les médecins et le personnel spécialisé comme ma physiothérapeute, m’ont beaucoup aidé.  L’idée de créer une bande dessinée sur mon expérience de la maladie m’a facilité les choses. J’ai pu prendre de la distance par rapport à la peur et cette distance m’a aidée à garder le goût de la vie. La volonté d’apprendre et de pouvoir analyser tout ce qui m’est arrivé, m’a permis de considérer la situation non seulement comme quelque chose de choquant mais aussi comme une expérience enrichissante et intéressante.

Cinq ans après le diagnostic je vais très bien. Je suis reconnaissante car désormais je peux à nouveau vivre comme une personne en bonne santé, je peux accompagner ma fille à l’école, je peux exercer un métier passionnant, je peux rencontrer des gens et continuer à apprendre.

Dans une autre interview vous avez dit : « Avec la maladie on commence à voir les choses sous un autre angle et on réalise toutes les absurdités et l’ironie de nos actions au quotidien. » Pourriez-vous nous en dire plus ?

J’étais confrontée à ma propre mort. La mort est devenue une réalité, il ne s’agissait plus d’une possibilité. Dans ces moments-là, toutes nos actions du quotidien deviennent plus difficiles. Du coup même dans les moments d’épuisement j’ai malgré tout fait le ménage ou j’ai accompagné ma fille à l’école.  Au lieu de 20 minutes habituellement, je mettais presque une heure pour nettoyer la salle de bain et le trajet le plus court pour aller faire mes courses me semblait être un tour du monde.

Je me voyais comme une héroïne qui accomplissait des actes extraordinaires. Si on voit ça de l’extérieur, c’était bizarre – je me sentais faible et fatiguée et je me voyais comme une héroïne en lutte contre mes cellules cancéreuses.

Les rencontres avec d’autres patients étaient aussi très amusantes. Quand je n’avais plus de poils à cause de la chimio sauf deux cils qui résistaient, la fille de mon mari qui avait 14 ans à l’époque m’enviait de ne plus avoir à se raser les jambes.

Quoi que nous fassions, même en situation de crise, nous restons des êtres humains. Nous restons imparfaits.

 

Votre bande-dessinée « Cancer Kung Fu » parle du cancer de l’ovaire et des différentes étapes pendant la chimiothérapie. Comment vous est venue cette idée ? Vos dessins vous ont-ils aidé à surmonter la situation ? 

Je n’ai jamais appris à dessiner dans une école ou académie mais j’ai toujours adoré dessiner. J’ai dessiné pour changer mon angle de vue sur un bâtiment, une ville inconnue, un visage ou un film. Ma mère était peintre, elle nous a toujours laissés dessiner pendant des heures. Pour moi, c’est devenu un outil pour observer mon environnement. C’est vraiment un moment personnel. Ça fait longtemps que je m’intéresse aux bandes dessinées. Il était donc assez logique que je commence à dessiner afin de surmonter le choc du diagnostic.

Pouvez-vous nous résumer en quelques phrases le contenu de votre bande dessinée?

Je décris le chemin d’une femme et mère qui travaille tout au long de sa maladie. On voit la protagoniste motivée par des raisons autobiographiques, sur son chemin entre l’annonce de la maladie, les thérapies, les angoisses, les traitements et les stratégies pour maitriser la maladie.

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Copyright © édition be.bra/Anna Faroqhi

La fondation allemande du cancer de l’ovaire salue votre travail et écrit : « Cette bande-dessinée permet aux lecteurs un changement de perspective, c’est une contribution importante afin d’aider à lever le tabou du cancer dans la société. » A votre avis, ce sujet est-il encore un tabou ?

Oui, car avoir un cancer signifie pour la plupart des gens la souffrance et la mort. Personne n’aime parler de ce sujet. Dans les films, les malades ressemblent quasiment à des anges qui donnent plein de bons conseils sur la vie. Le cancer est une maladie qui ne peut pas toujours être guérie ou qui peut juste être traitée avec des thérapies très fatigantes pour la santé. Les personnes concernées deviennent des « facteurs incertains » pour l’entourage : au travail, avec ses connaissances proches ou lointaines. Je comprends tout à fait ces réactions. Qu’est-ce qu’on dit à quelqu’un qui est confronté à sa propre mort ? Est-ce qu’on parle avec une femme qui ne supporte pas sa chimio à propos du temps ou du dernier roman de l’été ? J’ai écrit « Cancer Kung Fu » pour communiquer au-delà du cercle de mes proches. La forme et la narration propre à la bande dessinée m’ont aidée à protéger mon intimité.

Pourquoi est-il important de sourire et de rester positif dans la vie ?

Ce n’est pas pareil pour tout le monde. Pour moi c’est très important ! Si on n’arrive pas à reconnaitre les moments drôles ou si on n’est pas assez tranquille pour voir les côtés positifs de la vie, le processus thérapeutique reste un simple processus thérapeutique ! Humour et confiance en soi sont des outils qui peuvent aider à réaliser ce qui se passe et ça c’est mieux que de se résigner. Tant que je suis vivante je veux exactement ça – sentir, éprouver, expérimenter, vivre, rester ouverte.

Vous avez déjà perdu votre maman à cause d’un cancer de l’ovaire. Comment réussissez-vous à traiter ce sujet de façon tellement ouverte ?

Ma mère est décédée dans les années 90. Ma sœur et moi l’avons accompagnée sur ce chemin douloureux. A cette époque, le diagnostic d’un cancer de l’ovaire ne signifiait rien d’autre qu’une mort rapide et certaine. Ma mère était une femme impressionnante ! Même lorsque sa vie ne tenait plus qu’à un fil elle avait le don de voir la beauté d’un rayon de soleil, d’une rose, d’un parfum. Elle parlait beaucoup avec nous de nos peurs, parfois elle nous aidait à apaiser nos angoisses, elle réprimandait nos regards tristes. A sa mort, les médecins ont dit que notre maman leur avait beaucoup appris. Je trahirais ma mère si je m’enfermais dans la peur !

Quel est le message que vous aimeriez laisser à nos lecteurs et lectrices ?

Je pense ça ne serait rien d’autre que des citations de calendrier…

 

 

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